
Pourra-t-on encore écrire, et même lire, à partir de ce début d'année
2008, ce que Molière faisait dire par Sganarelle dans Dom Juan ?
"Quoi que puisse dire Aristote et toute la Philosophie, il n'est rien d'égal au tabac : c'est la passion des honnêtes gens, et qui vit sans tabac n'est pas digne de vivre. Non seulement il réjouit et purge les cerveaux humains, mais encore il instruit les âmes à la vertu,
et l'on apprend avec lui à devenir honnête homme. Ne voyez-vous pas bien, dès qu'on en prend, de quelle manière obligeante on en use avec tout le monde, et comme on est ravi d'en donner à droite
et à gauche, partout où l'on se trouve ? On n'attend pas même qu'on en demande, et l'on court au-devant du souhait des gens : tant il est vrai que le tabac inspire des sentiments d'honneur et de vertu à tous ceux qui en prennent..."
Je ne fume pas : mais force m'est de constater que la croisade hygiéniste des anti-tabac me fatigue, depuis qu'ils sont convaincus de leur supériorié morale. Dès lors, au nom de leur appartenance
auto-proclamée au camp du Bien, ils se croient permis d'accomplir le bien des autres contre leur volonté, avec la bonne conscience de ces soeurs catholiques en mission pour éradiquer la pauvreté
dans le tiers-monde. Or, l'enfer est pavé de bonnes intentions : et en sauvant les fumeurs contre eux-mêmes, ces croisés néo-puritains tuent les lieux de convivialité que sont les cafés-tabacs,
ces lieux où se rencontrent le prolo et le bourgeois, l'artiste et le manuel, la caissière et la femme de mauvaise vie.
"Les parlements du peuple" comme les appelait Balzac. J'ai la
faiblesse de penser qu'un homme qui ne se contrôle pas en permanence, qui baisse la garde en public, qui assume son imperfection, sa fragilité, ses zones d'ombre, a plus d'épaisseur que celui qui
entend tout soumettre à la rationalité économique, au calcul, à la modération. Il faut que subsistent des marges dans une société normalisée, et le tabac constitue à mes yeux une de ces
marges.

J'aime par exemple, y compris dans ces excès, les propos de cet ami
contempteur des ligues anti-tabac :
"les anti fumeurs sont, qu'ils le sachent ou non, les ennemis de la rêverie, de la poésie, des pauvres, des riches, des bistrots, de l'amour, de la vie, de
la mort, des taulards, du passé, de nos souvenirs, de nos ancêtres, de Gainsbourg, de Sartre, de la nuit, du petit matin, de la rue, du rock, du jazz, des suicidés, des fantasmes, de l'elegance,
du plaisir, du charme, du sexe, de l'humour, de la France, de l'Europe, de l'Afrique, des Etats-Unis, de l'alcool, du cinema, de la litterature, de l'amitié, de l'audace, de la colère, de la
philosophie, de la discussion, de la nostalgie, du bien, du mal, de l'ivresse, du capitaine Haddock, de Brel, des sages, des fous, de Freud, de la jouissance, des idées, du vin, des paysans, de
la mémoire, de la beauté...". Le tabac est définitivement du côté de la littérature et de la politique : combattre le tabac, c'est assasiner la force incontrôlée du roman au profit de la
communication aseptisée, c'est renoncer à la volonté politique et aux utopies créatrices pour se prosterner devant les Déesses Résignation et Fatalité, .

Surtout, la croisade anti-tabac, avec son côté obessionnel, en dit long
sur notre société où le souci de soi, de son corps, de son apparence, de sa longévité semblent l'emporter sur tout le reste. La vie semble se résumer à ça : la survie jusqu'à 100 ans, sans
plaisirs, sans déplaisirs. C'est l'idéologie de l'époque, que la publicité, les émissions télés ou les magazines, avec leurs corps parfaits, nous vantent
ad nauseam : surtout ne pas
vieillir, ne pas voir sur son corps les traces du temps, ne pas montrer sur nos gueules ridées les stigmates de nos regrets et de nos remords. Pathétique refus de la vie dans ce qu'elle contient
d'incontrôlable, d'immaîtrisable. Autant en effet refuser de vivre et se cloîtrer dans des cages à lapins transformés en laboratoires aseptisés. Le monde sans tabac est celui d'une société de la
compétition, de la performance, du contrôle de soi : la société conviviale (clin d'oeil à Illich) y perd encore un peu plus.
Il est une époque, celle des Molière, Stendhal, Balzac, Sartrre, Frank, Gainsbourg où l'individu s'effaçait derrière le citoyen, le salarié, l'habitant du quartier, le voisin ; où l'on se
souciait moins de son corps que d'avoir une vie pleine ; où l'on se préocuppait moins de soi que des siens ou des autres ; où l' on s'intéressait moins à sa longévité qu'à sa postérité (enfants
ou oeuvre). Epoque révolue: comme le disait le regretté Philippe Muray, faudra-t-il demander demain pour les fumeurs, maintenant qu'ils sont une espèce en voie de disparition, le droit à la
discrimination positive ?